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Voici le texte de présentation lors de la soutenance pour l'habilitation à diriger des recherches qui résume mon parcours.

Plan :

Insertion dans une tradition épistémologique

Le sens et le langage

Cinq raisons de séparer le sens et le langage

Recours au concept de forme

A partir du concept de forme

Conclusion

Les pressions de l'amitié plus que les mérites d'une carrière philosophique expliquent cette entreprise de soutenance pour l'habilitation à diriger des recherches à laquelle aboutit aujourd'hui un parcours bien peu académique. Aussi je tiens d'abord à remercier tous ceux qui ont accompagné mon travail et qui ont su bousculer ma pensée paresseuse qui se serait bien souvent contentée du silence. C'est grâce à leurs incessantes sollicitations que je me suis engagé dans l'aventure de la thèse, de la rédaction de quelques ouvrages, de quelques articles et enfin dans cette soutenance. Je remercie également les membres de ce jury pour avoir prêté attention à mes travaux et en particulier le professeur Jean Gayon qui a bien voulu prendre la responsabilité et le risque d'être, pour cette habilitation, mon directeur de recherches.

Certes, ma démarche philosophique, hachée par les aléas d'une carrière souvent guidée par des rencontres, m'a tenu loin des débats universitaires. Cependant, mon travail comme projet philosophique mûri peu à peu, depuis mes premières études de philosophie jusqu'à aujourd'hui, a été éclairé, influencé et inspiré constamment par une tradition épistémologique dont la figure initiale est certainement celle de Gaston Bachelard, tradition qu'ont poursuivie les oeuvres de Georges Canguilhem, de François Dagognet et de bien d'autres.

Évidemment, il ne s'agit pas de comparer ce que j'ai pu faire à la vigueur philosophique des oeuvres de cette tradition dans laquelle je reconnais mes maîtres. J'en retiendrai toutefois quelques aspects qui ont guidé jusqu'ici mes travaux.

Insertion dans une tradition épistémologique.

Premièrement l'épistémologue doit respecter les apports de la science et se faire d'abord élève de ce qui est avant de prétendre enseigner ce qui doit être. La démarche scientifique a une existence propre, une histoire, elle se traduit dans des pratiques, dans des discours complexes, parfois polémiques, elle est faite autant d'accumulations que de ruptures. Le philosophe doit partir de cette démarche, l'étudier, voire l'accompagner quelque peu et non pas inventer une science qui conviendrait à son ontologie ou à sa métaphysique a priori et plus ou moins implicites. L'épistémologue, nous a appris la tradition bachelardienne, doit nous parler de la science telle qu'elle est, en saisir le mouvement, parfois en éclairer le futur mais il doit se garder de substituer à la science réelle celle dont il rêve.

Deuxièmement, dans la démarche philosophique, on doit se méfier des généralisations hâtives, des totalisations précipitées, des perspectives larges mais floues. D'où la nécessité de savoir s'arrêter au détail, au fait minime, que la pensée doit observer minutieusement, longuement comme pour en tirer toutes les leçons. La moindre trace, le moindre indice peuvent être aussi riches d'enseignement que les grandes synthèses qui frappent l'esprit au premier abord. On ne doit pas craindre l'abondance des choses et des faits même si celle-ci rend souvent difficile et laborieuse l'oeuvre de classement, de tri, de mise en perspective et, au bout du compte, de dévoilement et de compréhension.

Troisièmement, si le philosophe est d'abord un curieux que tout intéresse et qui interroge sans cesse les spécialistes de toutes sortes, il se donne aussi un droit à la parole. La pensée n'est pas seulement un jeu libre et gratuit. Aussi modeste soit-elle, elle est un droit humain que le philosophe a le devoir d'exercer. Sous réserve de l'humilité face aux choses et aux faits, l'humilité de l'élève, toute chose peut être soumise à l'exercice de la pensée philosophique. Le philosophe n'a pas à s'excuser de s'occuper de ce qui ne le regarde pas mais doit revendiquer le droit d'examen critique, d'interrogation sceptique tout autant que d'enthousiasme fondé et de dépassement théorique des limites que comportent obligatoirement les faits scientifiques.

Ce sont là des exigences difficiles, qui peuvent parfois paraître contradictoires. J'ai essayé de les mettre en pratique dans la définition du sens que j'ai entreprise en partant d'une réflexion détaillée sur l'informatique. Bien sûr je ne suis pas sûr d'avoir toujours réussi et je demeure conscient du caractère inachevé et parcellaire de ma réflexion. Je voudrais, cependant, profiter de cette habilitation pour en rappeler quelques étapes.

 

Le sens et le langage.

Pourquoi certaines choses ont-elles un sens ? Et qu'entendons-nous par "sens" ou "signification" lorsque nous disons que telle ou telle chose a un sens ou une signification ? S'il semble que le sens est toujours lié à quelque forme de pensée, cette dernière quant à sa nature, son origine n'est guère plus simple à élucider que le sens.

A première vue le sens nous est donné dans le langage et l'informatique que j'ai pu quelque peu pratiquer conforte cette première appréhension. En effet, l'ordinateur apparaît d'abord comme une machine manipulant des signes dont l'organisation constitue des messages ou, pour employer un terme déjà difficile à définir, des informations. La lecture de Leibniz, par ailleurs, poussait à chercher le sens dans l'agencement des signes. On pense à travers des signes et il est alors tentant de réduire la pensée aux signes et aux opérations que l'on peut faire sur ceux-ci, ces opérations constituant un véritable calcul qu'il faudrait élucider. La tâche de la philosophie peut alors apparaître comme une épuration de la pensée à travers l'épuration des signes. Du postulat philosophique selon lequel le sens serait lié à la pensée résulte l'espoir que ce travail d'épuration pourra fournir un noyau pur de signification. L'informatique en réduisant les matériaux de son langage à la pauvreté binaire et en privilégiant la combinatoire comme source du sens, exaltait en quelque sorte toute démarche visant à révéler l'origine du sens dans l'usage des mots, des symboles et des signes et dans l'élaboration de structures syntaxiques. On comprend alors facilement que l'informatique devienne le terrain d'un débat philosophique sur la nature du sens, débat dans lequel se trouve en jeu ce postulat du lien du sens et de la pensée ou, dans sa version spiritualiste, du sens et de l'esprit. L'ambiguïté ou l'ambivalence de certains éléments de son vocabulaire pouvaient même exacerber ce débat. Ainsi en est-il du mot "information" lui-même évoquant aussi bien une ontologie aristotélicienne que des recherches mathématiques et algorithmiques difficiles, liées à la définition de l'ordre, de la complexité, liées à la théorie des probabilités ou à celle de l'information ; ainsi en est-il encore de l'expression "intelligence artificielle" ou de l'expression "langage de programmation". Si l'ordinateur et l'homme partagent le privilège du langage, on peut développer une réflexion sur le premier conçu comme analogie du second. Cette analogie n'est pas d'ailleurs sans intérêt. Après tout, ce que possède la machine, c'est nous qui le lui avons prêté et de ce fait il y a bien dans les procédures informatiques quelque chose de notre propre pensée. Nous nous révélons toujours quelque peu dans nos oeuvres. Cependant, au-delà de l'étude de cette analogie que j'ai conduite dans ma thèse, la question est bien de savoir si le langage, le nôtre ou celui dont nous avons doté l'ordinateur, épuise le sens. Le débat se situe autour de diverses oppositions. Premièrement, à ceux qui réduisent la pensée au langage et cherchent le sens dans la parole éventuellement formalisée s'opposent ceux qui ne reconnaissent dans le discours que la trace d'une pensée et d'une signification qui viennent d'ailleurs. Parmi les premiers il faudrait encore distinguer ceux qui pensent retrouver le sens dans un commentaire indéfiniment repris de la parole, la perspective herméneutique en quelque sorte et ceux qui s'appuient sur une analyse de plus en plus formelle visant à débarrasser la langue de ses ambiguïtés, de ses polysémies pour lui donner toujours plus de rigueur, la perspective logiciste si l'on veut. La première option conduit donc à choisir pour le philosophe entre un discours sur le discours se développant indéfiniment et une démarche qui réduit la philosophie à n'être que l'analyse du langage dans le but de séparer les vraies questions à livrer à la science des fausses questions dépourvues de sens. Pour les seconds, il faut prouver, contre l'expérience immédiate, qu'il existe un au-delà ou un en deçà du sens. Dans ce cas en quoi consiste-t-il ? En quoi réside-t-il ?

Pour cette seconde option une nouvelle opposition partage ceux qui placent le sens du côté de l'esprit comme substance antérieure à toutes ses manifestations physiques, dont le langage, et ceux qui placent le sens dans l'ordre objectif des choses, notre esprit, notre conscience comme notre langage faisant partie de cet ordre objectif et physique du monde. Pour les premiers rien n'a de sens qui ne vienne de l'esprit. L'univers est d'une part un en-soi indifférencié, opaque, voire, pour reprendre certaines analyses sartriennes, glauque ou gluant. C'est l'univers de la matière informe et parfois envahissante. D'autre part, et en face de l'en-soi, le pour-soi, le sujet transparent, en un mot l'esprit, se révèle comme le seul donateur de sens. Alors le sens est quelque chose d'essentiellement humain qui ne vient au monde que par l'homme. Pour les seconds, le sens est lié à l'ordre des choses et des événements tout autant qu'à l'activité de la pensée. Il se découvre autant qu'il se crée. On ne niera pas que l'homme puisse être créateur de sens, mais il n'est pas la seule source de néguentropie pour reprendre, de manière un peu galvaudée, le vocabulaire de la théorie de l'information. Il n'est pas le seul détenteur ou donateur de sens. Il y a un sens déjà là dans l'univers, c'est son ordre, son organisation, ses structures que la science s'efforce de décrire dans des langages toujours plus abstraits et en même temps se tenant toujours au plus près des choses. La pensée elle-même peut se résorber dans l'ordre général décrit par les conceptions évolutionnistes des êtres vivants.

La résolution de ces diverses oppositions passe par deux chemins. Ces deux chemins n'épuisent pas la question mais ce sont ceux que j'ai d'abord choisis. Le premier passe par un examen attentif du langage là où on peut le plus facilement lui contester le fait de porter une signification, c'est-à-dire dans les procédures relevant d'un mécanisme algorithmique dont use l'informatique. Le second consiste à parcourir l'univers des savoirs, des techniques et des arts pour débusquer d'éventuels gisements extralinguistiques du sens. Sur ce dernier chemin j'ai délibérément pris pour cadre, ou pour boussole, le concept de forme tel que nous l'avons hérité de la philosophie aristotélicienne et tel aussi que l'informatique nous permet de le dévoyer.

Et tout d'abord avons-nous quelques raisons de douter que le sens se réduise dans le ou les langages qui le portent ? En fait j'en avais essentiellement cinq que je voudrais rapidement exposer.

 

Cinq raisons de séparer le sens et le langage.

Tout d'abord l'examen du langage lui-même appelle quelques remarques. Leibniz déjà affirmait que l'on ne peut pas penser sans signes. Cependant, il faut entendre cela dans la hiérarchie arborescente des connaissances telle qu'elle est décrite dans les Méditations sur la connaissance, la vérité et les idées. Celles-ci peuvent être obscures ou claires ; ces dernières peuvent être confuses ou distinctes et enfin les connaissances distinctes, soit adéquates soit inadéquates, peuvent être intuitives ou symboliques. La pensée à travers les signes est la connaissance symbolique ou aveugle et n'occupe qu'une extrémité de l'arborescence ; elle n'est pas la seule connaissance possible ni la seule pensée possible, même si elle constitue essentiellement la connaissance scientifique à laquelle l'esprit limité de l'homme puisse prétendre. D'autre part, Leibniz remarque, dans le Dialogus particulièrement, qu'il n'est pas utile que le signe mime la chose ou lui ressemble. Pour que la langue, naturelle ou artificielle, rende compte d'une pensée des choses, il suffit que les relations entre les signes respectent les relations entre les choses. C'est à la notion d'expression au sens leibnizien que nous avons affaire. Dans une pensée adéquate et symbolique les relations entre les signes reprennent les relations entre les choses, l'ordre des signes renvoie à l'ordre du monde. Le langage exprime le sens, il n'en est pas la source. Le sens ne se réduit pas au langage. A cela tient le fait que les signes peuvent être conventionnels (d'où la multiplicité des langues) mais non arbitraires (d'où la traduction et le codage et décodage toujours possibles). J'ai montré dans ma thèse comment l'ordre objectif des choses, en informatique, contraignait l'organisation et l'usage des signes. Si l'on suit l'argumentation leibnizienne il semble bien que le langage n'a de sens que parce qu'il possède un ordre, une structure, une nécessité interne qu'il tient d'un ordre, d'une structure et d'une nécessité qui sont celles de l'univers objectif. Avant d'être dans le langage le sens est dans le monde, dans son organisation rationnelle que le langage tente de traduire de manière plus ou moins adéquate.

Deuxièmement, les problèmes de la logique peuvent s'avérer particulièrement instructifs. En effet, si le sens résidait dans le langage, toute entreprise d'épuration de celui-ci à travers sa formalisation devrait faire surgir un noyau pur de signification. Je ne reviendrai pas sur les tentatives qui ont été faites dans ce sens et on connaît les critiques qu'elles ont subies. La critique des théories de Carnap par Karl Popper en est un remarquable exemple. En fait toute l'histoire de la logique depuis les premiers fondements par Aristote montre clairement deux choses. Tout d'abord le langage le plus formel ne peut jamais être complètement épuré de tout contenu, c'est-à-dire de toute référence à l'empirie et à l'univers dont il prétend parler. Cela est vrai dès le calcul des prédicats du premier ordre à travers les constantes d'individus. Le sens dans le langage ne peut donc pas avoir d'existence en dehors d'une référence à quelque chose qui est extérieur au discours et le précède. Ensuite, l'éclatement de la logique classique en de nombreuses logiques (modales, non-monotones, intuitionnistes, floue, etc.), éclatement que l'informatique a souvent accompagné, voire provoqué, montre bien qu'aucun langage, aussi épuré qu'il soit, n'épuise les formes de raisonnement et les modalités du sens. Ainsi, si la logique révèle dans son entreprise de formalisation certaines structures du sens elle n'en reste qu'une description partielle, une rhétorique puissante mais limitée. D'où son éclatement bien sûr qui apparaît comme le besoin de multiplier les outils d'appréhension du sens, ou même de renvoyer à d'autres langages mathématiques.

Les deux premiers arguments que nous venons de citer ne prouvent pas l'existence d'une signification extralinguistique mais seulement que le langage ne possède une signification que par référence à quelque chose qui n'est pas linguistique et que pour en rendre compte il doit se démultiplier, se diversifier et constamment s'ajuster. Les trois arguments suivants postulent plus directement l'existence d'une pensée, et par suite d'une signification en dehors de toute expression linguistique. Ceux qui ont, après Descartes, lié le sens et la pensée au langage humain articulé, ont dû rejeter du côté de l'automatisme toute autre forme d'expression. Ces expressions n'auraient de sens que de manière illusoire ou par analogie. Il en va ainsi des animaux devenus animaux-machines, mais aussi du fou ou de l'autiste condamnés à des conduites répétitives, automatiques dans lesquelles on ne veut reconnaître aucune signification. Ces comportements déviants tombent sous la catégorie de l'automate. Déjà devant cette conséquence on peut manifester quelques réticences. Mais allons plus loin, devrons-nous dire que l'enfant qui n'a pas encore accès au langage ne pense pas, est inapte à comprendre et à se faire comprendre, c'est-à-dire à manipuler quelque parcelle de signification ? Les progrès des sciences humaines comme ceux de l'éthologie ne permettent guère de tenir une telle position. Les travaux de Piaget, par exemple, ont montré l'existence chez l'enfant d'une intelligence prélinguistique à partir de laquelle peuvent s'élaborer par stades successifs les catégories de la pensée adulte. Il existe des pensées prélinguistiques chez l'enfant ou peut-être même chez l'animal. Il existe des comportements pourvus de sens qui ne relèvent ni du signe, ni du symbole et ne reproduisent pas la double articulation linguistique.

Notre univers abonde de productions humaines universellement reconnues comme douées de sens qui n'appartiennent pas au domaine du langage. L'art et les techniques fournissent des formes façonnées, je l'ai dit ailleurs, par ruse ou par violence. Ces objets de nos arts en mêlant forme et fonction et en les articulant de mille façons, se trouvent pourvus d'une finalité qui leur donne une signification. Bien sûr dans certains cas, particulièrement dans le domaine de l'art, on tentera de réintégrer ces réalisations humaines pourvues de signification dans la catégorie du langage. On parlera du langage de l'image et de sa lecture, de celui du dessin technique ou de la maquette, de l'écriture cinématographique, on évoquera le langage musical et on présentera leurs règles comme autant de syntaxes. Mais dans ces expressions on joue avec les mots. On étend de manière tout à fait inconsidérée l'usage du mot langage et il serait aisé de montrer que si les images, la musique peuvent bien porter un message - ce qui d'ailleurs n'est pas forcément le cas -, elles tiennent d'une organisation et d'une articulation qui ne sont pas celles du langage au sens strict du terme. Évidemment la parole peut revenir sur les choses pour en parler, pour les décrire, pour en donner l'usage, pour les commenter mais nul ne peut confondre le commentaire du critique et l'oeuvre picturale, cinématographique, sculpturale, artisanale ou industrielle. Le philosophe doit se garder de ne pas projeter sa propre pratique de la parole à l'ensemble des activités humaines.

Enfin, pour en revenir à l'intelligence artificielle, le développement plus récent du connexionisme (même si ses principes sont abordés dès les premiers pas de l'informatique par Rosenblatt ou von Neumann) remet en cause le lien entre sens et langage. Dans l'intelligence artificielle classique ou par programme, nous avons bien une représentation langagière des connaissances et des formes de raisonnements, souvent hypothético-déductives, dont il s'agit de doter la machine. Cependant, dans beaucoup de domaines cette informatique s'avère extrêmement limitée. L'élément de base de l'ordinateur classique est beaucoup plus rapide que l'élément de base de notre cerveau, c'est-à-dire le neurone. Cependant les calculs dans un ordinateur sont faits les uns après les autres. De ce fait une tâche demandant énormément d'opérations élémentaires peut prendre un temps considérable. Inversement, notre cerveau, malgré la lenteur relative de ces composants peut effectuer les mêmes tâches très rapidement du fait qu'il s'agit d'un dispositif massivement parallèle. Tous les neurones, ou presque, travaillent en même temps et un très grand nombre de calculs peuvent être effectués de manière parallèle. Depuis le Perceptron de Rosenblatt et les premiers essais théoriques de von Neumann, on a réalisé des réseaux artificiels de neurones. Ces dispositifs reçoivent en entrée sur une couche de cellules une information sous la forme d'un vecteur de valeurs. Cette première couche est massivement connectée à une couche intermédiaire de cellules dites cachées qui elle-même est connectée à une couche de sortie où apparaît un nouveau vecteur correspondant à la réponse du réseau. Le vecteur de sortie dépend du vecteur d'entrée et des "poids synaptiques" attribués aux différentes connexions du réseau. Un tel système est capable d'apprentissage en modifiant la valeur de ses poids synaptiques en fonction des erreurs constatées en sortie par application d'un algorithme de rétropropagation des erreurs. De tels dispositifs trouvent aujourd'hui une large application dans de nombreux domaines (intelligence artificielle, traitement du signal et de l'image, classification et reconnaissance de formes, contrôle de systèmes divers, etc.). Or, ce qui ressort de l'expérience de ces réseaux neuromimétiques c'est le fait que si ce qu'ils font possède bien un sens, s'ils s'avèrent bien capables d'assurer une fonction pourvue de signification, s'ils possèdent bien une mémoire répartie, rien n'y apparaît sous forme de signes et de symboles. Leur fonctionnement, contrairement à ce qui se passe avec l'informatique classique, ne relève pas d'une transmission, d'un stockage et d'une manipulation de l'information à travers un langage. Il se passe bien quelque chose qui relève de la manipulation du sens mais cela se fait en dehors de tout langage. En retour, on peut penser que si le langage est bien une fonction assurée par le cerveau, il n'est qu'une fonction parmi d'autres tout autant porteuses de sens.

 

Recours au concept de forme.

On comprend que toute quête du sens et de son origine passe par un parcours minutieux de tous les ordres, de toutes les structures, aussi bien celles de l'univers que celles qui résultent de nos activités les plus diverses. Ces arguments contre l'idée que le sens ne pouvait être présent que dans une parole, dans un langage, m'ont conduit à lier la notion de signification à une notion beaucoup plus générale qui s'imposa peu à peu à moi : celle de forme. Le sens de quelque chose c'est la forme physique que cette chose possède, à travers laquelle nous la saisissons ou que nous lui imprimons. De cette définition il résulte plusieurs conséquences dont il reste à vérifier la validité. Le sens n'est plus associé de manière privilégiée à l'activité langagière humaine, même pas uniquement au fait humain. Les objets de la nature ont en eux-mêmes un sens dans la mesure où ils ne sont pas un pur chaos mais s'organisent dans des structures que les sciences nous apprennent de mieux en mieux à reconnaître et à décrire. Il y a un ordre du monde que nous appréhendons dans des formes. Le langage lui-même est une forme incarnée dans une matière sonore ou scripturale. Et l'ordre ne résulte pas d'une projection de notre esprit sur les choses même s'il ne peut être saisi qu'à travers un cadre conceptuel. Évidemment, réutiliser le concept de forme ce n'est par revenir purement et simplement à Aristote. Entre les théories aristotéliciennes de la causalité formelle et aujourd'hui, il y a toute l'épaisseur accumulée des connaissances des choses et de leur maîtrise. En particulier, des théories mathématiques de plus en plus puissantes et de plus en plus fines se sont développées. Si celles-ci ont pu participer pendant longtemps d'un véritable oubli de la forme, je dirai de l'espace et de la géométrie, au profit d'une expression formelle, abstraite et algébrique - la géométrie analytique telle qu'elle est fondée chez Descartes en étant une des étapes majeures -, les avancées les plus récentes des mathématiques, de l'étude des systèmes dynamiques à la géométrie fractale de Mandelbrot, permettent une appréhension rigoureuse et renouvelée de l'espace et des formes aussi bien comme formes données dans la nature que comme formes imposées au monde par notre activité informante. Cette sédimentation millénaire des savoirs depuis l'antique physique d'Aristote n'exclut pas pour autant un détour par la lecture des oeuvres du Stagirite.

En effet, la réintroduction du concept de forme, comme substitut ou équivalent de celui de sens ou de signification, impose deux choses. Premièrement, on peut relire Aristote avec un regard renouvelé, et à ce titre l'exemple d'un mathématicien comme René Thom s'avère particulièrement instructif. Cette lecture, à la lumière des acquis de la science, conduit alors à privilégier l'hylémorphisme, c'est-à-dire l'immanence des formes à une matérialité qui les contraint. Deuxièmement, l'enquête sur le sens exige une enquête sur les différentes manifestations de la forme à travers les sciences et les techniques. Jusqu'ici j'ai refusé de faire déboucher la lecture d'Aristote sur un commentaire public, en revanche j'ai donné les premiers éléments de l'enquête sur les manifestations de la forme dans un petit livre tout en ayant conscience du caractère encore extrêmement parcellaire des résultats.

A partir du concept de forme.

De cet usage du concept de forme il résulte dans l'état actuel de mon travail quatre conséquences.

D'abord toute forme est donnée dans une matière. Il n'existe pas quelque matière première ou fondamentale dépourvue de forme, si ce n'est dans les mythes de la genèse. Réciproquement la forme est toujours celle d'une part de matière. L'une et l'autre se contraignent réciproquement et n'importe quelle part de matérialité ne peut pas prendre n'importe quelle forme comme n'importe quelle forme ne peut pas s'incarner dans n'importe quelle matière. Il existe des lois régissant ces rapports de la forme à la matière que la science doit peu à peu dévoiler et formuler le plus rigoureusement possible.

Deuxièmement, selon la belle analogie d'Aristote du sceau et de la cire, certaines formes peuvent être transférées d'une matière à une autre, selon des procédures qui respectent les lois que je viens d'évoquer. Ce transfert suppose donc que certaines formes possèdent un pouvoir informant, qu'il existe une dynamique des formes. Il ne s'agit pas de trouver ici l'occasion d'un recours nouveau à quelques mystérieuses puissances immatérielles mais de dévoiler comment un tel transfert est possible et quels en sont les mécanismes. L'étude des systèmes dynamiques ainsi que celle que les neurosciences conduisent devraient nous apporter des lumières sur cette question. En effet il importe pour comprendre comment l'homme est une forme capable de créer de nouvelles formes de savoir comment le cerveau représente physiquement le monde tel que la perception le donne et comment cette représentation peut se transformer en une activité coordonnée et adaptée au milieu.

Troisièmement, la notion de forme appelle une autre notion que les usages de l'informatique ont mise en lumière : il s'agit de la notion d'interface. L'interface, en informatique, est le dispositif, logiciel ou matériel, qui assure la communication de l'information d'une partie d'un système à une autre partie ou d'un système à un autre. On peut généraliser cette notion à tout ce qui assure la communication informante. Cela suppose encore une vaste enquête. Car, l'interface c'est d'abord, biologiquement et culturellement, notre peau. Biologiquement car c'est à travers elle que nous entrons en contact avec le monde extérieur comme c'est à sa surface que l'on peut lire les manifestations de la vie interne. Culturellement puisque de tout temps les hommes ont utilisé la peau et les décors qu'elle peut supporter pour communiquer. Les peintures corporelles, les tatouages, les scarifications devront donc retenir notre attention. A la fois limite ou bord et lieu de passage de l'externe vers l'interne et réciproquement, la peau comme frontière possède de manière paradigmatique les caractéristiques d'une interface. Mais, l'homme a multiplié les interfaces pour informer le monde autant que pour s'en informer. Il faudra donc étudier tous les dispositifs techniques mis en oeuvre dans le travail industriel aussi bien qu'artisanal, dans les techniques, dans les arts.

Enfin, autour de ces notions de formes et d'interfaces se nouent les questions de la communication interhumaine et de la formation d'une intersubjectivité. Ce dernier point nous ramène évidemment au langage mais aussi, maintenant que nous nous en sommes quelque peu détachés, à bien d'autres choses. L'extraordinaire développement des outils de communication, le rétrécissement des distances, la constitution d'univers virtuels sont au premier rang des préoccupations induites par ces questions. Mais, on aura garde d'oublier tant d'autres interfaces : la monnaie (Aristote avant Marx en avait analysé les fonctions), l'art sous toutes ses formes, le droit et ainsi de suite.

 

Conclusion.

En partant d'une prise en charge philosophique de l'informatique, l'horizon de mon travail s'est considérablement élargi. Si j'ai pu mesurer l'efficacité théorique de certains concepts tels que celui de forme ou celui d'interface, il n'en reste pas moins que j'ai, au bout du compte, acquis plus de questions que de réponses. L'étude appelle l'étude. Pour user encore une fois d'une analogie, je dirai volontiers que la philosophie m'apparaît comme un vaste réseau, un ensemble de chemins qui se croisent de toutes parts ou comme un large hypertexte où toute page, par le jeu de liens virtuels pouvant à tout instant être activés, contient toutes les autres pages. J'ai parfaitement conscience de n'avoir que superficiellement pénétré ce réseau. En même temps j'ai le sentiment de ne plus pouvoir en sortir et d'être condamné à en parcourir inlassablement les différentes voies tout en en tentant l'impossible cartographie. Il est bien difficile de s'arrêter de marcher quand on a commencé de cheminer, difficile de se taire quand on a commencé de parler.